Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Triptyque

Troisième divorce

Beaux principes – Caprices de femmes – Culpabilité blanche – Violence masculine – Vengeance féminine.

 

En moins de vingt-quatre heures, après un bon coup de vent dans le canal des Saintes, on est à nouveau à Portsmouth. J’amarre l’annexe à la même estacade sommairement construite sur la plage de sable noir. Samia s’allonge sur une chaise longue.

- Tu prends quelque chose ?

- Non, rien, merci.

Je commande une bière et m’installe devant l’un des vieux ordinateurs. Les mails se sont accumulés dans mes deux boîtes de réception. L’une de mes sœurs me fait part des démarches accompagnant l’entrée de notre mère en maison de retraite. La mère de Mathilde raconte les vacances de Pâques de notre fille, dans un refuge de haute montagne, et me dit combien elle change, avec l’adolescence.

Isabelle écrit très rarement. Ses messages coïncident généralement avec mon virement trimestriel. Mais là, il s’agit d’un certificat selon lequel j’habiterais à une certaine adresse, près de la Porte de Vincennes. Cette attestation sur l’honneur permettra à Mathilde d’entrer dans un « bon » lycée parisien, et non dans un établissement de Montreuil. Je pense avec aigreur à nos discussions, quand Mathilde était bébé, à propos de la dégradation de l’enseignement, et le problème que posait l’hétérogénéité dans beaucoup d’écoles. Visiblement, les théories d’Isabelle ont été ébranlées par le souffle du réel. Il y a les bons établissements scolaires, et les autres. Comme tous les parents, elle refuse d’immoler son enfant aux beaux principes. Je rédige une réponse amicale, hésite sur la formule de politesse, et me contente comme d’habitude d’un « à bientôt ». Depuis treize ans qu’Isabelle m’a séparé de Mathilde, un baiser, même épistolaire, me fait horreur.

Il y a aussi un mail de Françoise. Régulièrement, elle me prie de l’inviter à nouveau sur « Marjolaine ». Malgré mes refus polis, elle insiste. Françoise ignore le sens du mot « non ». Je réponds en trois lignes, en songeant que Samia a eu ceci de bon, au moins : m’aider à me libérer de cette envahisseuse.

Je tape sur send, m’arrache du fauteuil défoncé et boitille vers l'estacade, disant au passage : « on rentre ». Samia se lève du transat puis se ravise.

- Je prendrais bien un verre, maintenant.

- Je t’en ai proposé un tout à l’heure. Tu n’as pas voulu. C’est plus le moment, je veux rentrer.

J’ai bien décidé à ne plus rien lui passer. Isabelle, Françoise, Samia, j’en ai plus que marre, de ces femmes, de leur égotisme et de leurs caprices, ces emmerdeuses qui nous font casquer à prix d’or le ticket d’entrée dans leur fente. Samia m’accompagne sans protester. À bord, je commence à préparer le dîner. Elle veut participer.

- Tu sais, tu n’es pas obligée.

- Je vais peler les patates, au moins.

Elle se met au travail sans tenir compte de la rebuffade.

- Et qu’est-ce qu’on va faire demain ? Tu as décidé quelque chose ?

- Je ne sais pas. On verra.

J’ai projeté d’aller faire un tour en bus jusqu’à la capitale, Roseau, mais j’estime que je ne lui dois même pas une indication sur mes décisions. Puis Samia, brusquement :

- Est-ce que tu sais que ce sont les Blancs, les colons, qui ont introduit exprès les serpents tricéphales…

- Trigonocéphales.

- Comme tu veux. Je l’ai lu dans un musée consacré à l’esclavage. C’était pour chasser les esclaves en fuite. Tu ne trouves pas ça dégoûtant ?

- Des serpents courant après des hommes, vraiment ? Mais tu as raison, l’homme blanc est ignoble, le Blanc n’a apporté que destruction et maladies dans le monde entier. L’alcoolisme, la tuberculose, la syphilis, la guerre, le rhume de cerveau, la lèpre, le sida… Oui, le sida, qu’on dit à tort venir d’Afrique, mensonge de Blancs, est en fait une maladie venue d’Europe, ou des États-Unis… Et même les cors aux pieds, je l’ai lu dans le bouquin d’Obama. Oui, c’est une chose entendue : ruine et massacre dans l’univers, voilà le bilan des Occidentaux. À vrai dire, j’ai tellement honte d’être un Blanc que j’ai souvent envisagé de débarrasser la face du monde d’un de ses représentants. En me regardant dans la glace, chargé de tous mes péchés, j’ai souvent pensé au suicide !

- Bon, il ne faut quand même pas exagérer…

Je ne tarde pas à aller me coucher. Je prends mon bouquin, et lui tourne le dos. Elle fait de même.

- Au fait je voulais te dire… Elle ne marche pas bien cette cafetière. Elle fuit.

- Bon. De toute façon, je n’en aurai plus besoin. Je ne bois pas de café le matin, d’habitude.

 

La cabine est plongée dans le noir. Par le hublot, la fraîcheur de l’alizé caresse notre peau nue. Je la sens prête à répondre à une invite. Je me garde d’en faire l’esquisse. Elle en profiterait peut-être pour reprendre l’avantage en me repoussant. Je n’ai plus aucune confiance en elle, elle pour qui construire et détruire paraissent deux notions inséparables. Le lendemain, après le petit déjeuner, je lui annonce que je vais à terre et que je m’absenterai jusqu’au soir.

- Et moi je reste ici ?

- Fais ce que tu veux. Comme il n’y a qu’une annexe, soit je te dépose, soit tu reste.

Je prie intérieurement pour qu’elle choisisse la première solution. Toute la journée seule sur le bateau, quelles sottises pourrait-elle imaginer ?

- Je viens avec toi. Mais dis-moi au moins où tu vas !

- Je vais faire un tour à Roseau, avec le bus.

- Je peux venir ?

- Tu peux prendre le bus, c’est ton affaire. Mais je ne m’occupe pas de toi. Tu te débrouilles, comme tu sais si bien le faire.

Nous débarquons. On va vers l’autre côté de la bourgade en marchant à quelques mètres l’un de l’autre, comme si on ne se connaissait pas. Quand le bus nous dépose à destination, je m’éloigne rapidement de mon côté.

Le centre de Roseau est petit et les gargotes sont rares. Au moment où la serveuse m’apporte mon café, je la vois entrer. Elle essaie de se faire comprendre, apparemment sans succès. Elle, si débrouillarde, n’a pas beaucoup d’atouts ! Je me gourmande. Cela manque de savoir-vivre, d’être là, à l’observer méchamment en train de patauger. Je la rejoins. Elle me sourit, comme si le simple fait de l’aider à commander un filet de poisson effaçait d’un seul coup le passif. Elle me suit tandis que je retourne à ma table.

- Je vois bien que tu m’en veux…

- Comme tu es perspicace !

- Et bien sûr c’est de ma faute.

- Non, c’est la mienne. C’est moi qui te fais des scènes, c’est moi qui fait un drame pour une histoire d’annexe, c’est moi qui ne peux pas vivre sans agresser l’autre…

- Et toi tu ne crois pas que tu m’agresses ?

- J’aimerais savoir quand et comment. Mais peu importe. Entre nous, ça ne marche pas. Tu t’en rends bien compte.

- Je me rends compte d’une chose, c’est que depuis le début tu m’as trompée. Tu m’as emmenée pour travailler sur ton bateau, maintenant que c’est fini tu me jettes, et je me retrouve sur le paillasson.

- Tu sais bien que c’est faux. Je t’ai embarquée parce que j’espérais que tu serais pour moi une compagne. Mais toi tu as une manie, c’est de te rendre insupportable. Tu es partie, tu es revenue, et à chaque fois tu as cassé ce qu’on avait tant de mal à raccommoder.

- Bon, on ne va pas agiter tout ça, ce n’est pas la peine après tout. Tu as raison il vaut mieux en rester là…

Vers la fin de l’après-midi, j’attrape de justesse le bus pour revenir à Portsmouth. Elle est parmi les passagers. À l’arrivée, de nouveau, nous marchons à distance, mais il faut se rejoindre pour prendre le dinghy .

Tout ça est grotesque, je me dis, mais il ne faut pas que ça dure trop longtemps. Cela devient douloureux. Pour elle aussi ?

Entre la Dominique et la Martinique, la mer se fait forte. Plus le moment de la disjonction approche, et plus forte aussi est ma rage. À un moment, sous la poussée d’une lame vicieuse, Samia perd l’équilibre et heurte la commande du pilote. Je la repousse.

- Fais gaffe à ce que tu fais. Le pilote, il en vaut dix comme toi !

- Tu es fou ! Jette-moi à l’eau pendant que tu y es ! Tu es un violent c’est bien ce que je disais !

Le vent tombe près de la côte de la Martinique. Ne voulant pas perdre de temps en faisant voile avec de petits airs, je lance le moteur. Dans deux heures, je serai délivré de cette furie. Alors que « Marjolaine » double la Pointe des Nègres, un grain crève. Je vais à l’intérieur vérifier que les hublots sont fermés. En passant devant la salle de bain, je la vois, assise sur les toilettes, une pince à épiler à la main, les cuisses ouvertes.

- Bravo, tu as raison, enlève tous ces poils, ça fait négligé !

Elle me sourit, insolente, certaine d’avoir marqué un point crucial, la dernière levée.

L’ancre croche sur le fond vaseux de la Baie des Flamands, devant Fort-de-France. Il est cinq heures. Je range les voiles et mets de l’ordre.

- Tu ne m’amènes pas à terre ?

- Excuse-moi, je pensais qu’il était trop tard. Mais on y va tout de suite. Prépare tes affaires, je descends l’annexe.

- Mes affaires sont prêtes.

Quelques minutes après, nous sommes à la gare routière. Tandis qu’elle s’installe dans le bus, je la regarde, plus ému que je ne le voudrais. Qu’elle semble vulnérable, cette petite brute !

- Allez, bonne chance.

- Bonne chance à toi aussi.

Rentré à bord, je note dans mon journal ses sentiments, à la date du 4 avril 2008. Son ignorance et sa suffisance… Sentiments inextricables de dégoût, de déception. Notre histoire est finie. Samia, j’en ai fait le tour, et plus d’une fois. Son emportement, son irascibilité... Rien à en tirer. Invivable. Troisième divorce.

Quatre jours plus tard, « Marjolaine » est amarré sur un ponton de la marina du Marin. Le 10, je prends le vol Air France 653, arrivée à Paris le 11 avril à 8 h. 25, heure locale.

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article