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Triptyque

Essentialismes et généralisations

Résumé

Les épisodes précédents nous ont montré Samia évoquer son enfance, et ses projets anciens d'avoir un enfant avec son amie homosexuelle. Les échanges de mails ont repris, sans que ni Samia ni Frédéric ne veuille ni céder, ni abandonner la lutte. Nous retrouvons Samia à Cartagène, assise à une terrasse, et Frédéric à Belem, tous deux fort occupés à incarner à leur manière le nouveau visage de l'éternelle guerre des sexes.

 

Une rencontre – Invectives épistolaires – Jeux de dupes – Conduites ataviques – La carotte et le baton – Les pommes qu'il regarde tomber.

 

Une voix criarde, à la table voisine, arrache Samia à ses souvenirs. Une grosse Colombienne se plaint, prenant sa voisine à témoin. Le mendiant s’éloigne. La matrone a les cheveux teints en blond, des faux cils et un chapeau ridicule. En suivant des yeux le mendiant, Samia rencontre le regard d’une jeune femme qui lui sourit d’un air complice. Samia fait un signe de tête amical et articule cérémonieusement :

- Buenas tardes, señorita.

La conversation s’engage. Elle s’appelle Dolores, et apprend avec plaisir que Samia est Française. Elle-même parle français.

- J’aimerais me perfectionner, j’aime tellement votre langue.

- Et moi, j’aimerais améliorer mon espagnol. On pourrait faire donnant-donnant ?

- Donnant donnant ? Je ne comprends pas.

Samia explique. Dolores propose de reprendre une consommation. Samia s’installe à sa table. Elle apprend que Dolores ne travaille pas. Elle vit chez ses parents, dans une belle maison. Elle y est retournée après un divorce. Elle semble assez riche, mais certainement très différente de ces bourgeoises prétentieuses, comme la grosse femme qui a rebuté le mendiant. Les coups sonnés à la cathédrale rappellent à Samia qu’il est temps de retrouver Kajou pour leur partie d’échecs. Les deux femmes conviennent de se retrouver le lendemain en fin de matinée, au même endroit. En passant dans la Calle de la Moneda, Samia décide de faire un arrêt à l’OfiCenter, quitte à être un peu en retard. Elle vient de se souvenir d’un livre que Béatrix lui a donné, et se sent pleine d’inspiration.

 

…..........................................................

 

À lire son message, je suppose qu’elle devait avoir bu. Je la visualise facilement, les sourcils froncés, le regard noir, tapant fiévreusement son texte. Plus elle s’énervait, plus les fautes d’orthographe se multipliaient. Impulsive, elle ne devait jamais se relire. Lit-elle vraiment ce que je lui écris ? C'est la Samia verbeuse, colérique et arrogante, que je retrouve ; la Samia pour qui la parole est une arme, une arme qui veut faire mal, sans se rendre compte à quel point elle est émoussée.

Elle a l’intention de conclure définitivement, mais veut me dire, avant, ce qu’elle pense de moi. Je me dis érudit, et je ne sais même pas que Bogota est la capitale de la Colombie. Il y a de quoi avoir honte !

Elle a occupé un poste dont le premier rôle était de donner sans compter. Savoir donner, c'est d’abord avoir. Moi, je ne donne rien, parce que je n’ai rien, mis à part mon mépris envers les autres, méprisable à mon tour. Elle ne veut pas s’étendre sur ma façon d’être, pour ne pas descendre à mon niveau, beaucoup trop bas. Sans doute ai-je raté quelque chose dans ma vie, que je n’ai pas encore réglé, ce qui me rend frustré, envieux et jaloux. « Je t’est aimé mais aujourd’hui je ne sais plus si je dois éprouver du dégoût ou de la haine, philosophe que je suis, j’ai opté pour la tristesse. ». Elle me souhaite de trouver une femme, autre qu’une fille de joie. Car visiblement seules ces femmes veulent encore de moi, heureusement j’ai de quoi payer ! Elle me conseille d’apprendre le bonheur dans un livre de Bougainville.

C'est curieux. Les invectives épistolaires de Samia me la rendent, d’une certaine façon, plus chère. Ce que je ne supporterais de vive voix sans répliquer vertement, je l’admets par écrit. Ces sottises me donnent l’envie de la consoler.

Qui peut bien être ce Bougainville, qui ne soit pas l’explorateur ? Je cherche vainement dans wikipedia et sur Google. Pas de succès non plus avec le titre de l’ouvrage, Le Bonheur à tout Prix. Dieu seul sait où Samia puise son fonds culturel !

Je suis assis devant l’unique ordinateur de l’hôtel. Un homme attend que je libère la place. Je me hâte d’écrire : « Comme tout le monde, tu as envie d’aimer et d’être aimée. Mais tu ne sais vivre que de façon conflictuelle. Tu voudrais qu’on te tende la main, mais quand on te la tend, parfois tu la caresses, parfois tu la mords ». Par peur d’être blessée la première ? Je lui souhaite bonne chance, et lui propose d’en rester là.

Je vais du côté de l’Estaçao das Docas pour y boire un café matinal. Les quais sont aménagés pour la promenade, mais les urbanistes ont conservé les éléments industriels du site. Les énormes grues de déchargement sont peintes en ocre. Les structures métalliques des hangars sont d’un beau vert. Elles composent avec le dallage de pierres grises et les teintes du fleuve une harmonie artificielle mais assez réussi. La ville de Bélem, dont le nom évoque pour moi comme pour les amoureux de la grande époque de la voile un trois-mâts barque français, a su mettre ses atouts en valeur.

Il est trop tôt. Les cafés sont fermés. Je m’assois à une terrasse déserte, sort mon Dickens et retrouve les Pickwickiens à leur partie de chasse. Au bout d’un moment, je laisse le héros dans sa brouette et contemple le paysage.

J’aurais pu être là en compagnie de Samia. Vraiment, elle m’aime? Mais ce qu’elle aime par-dessus tout, n’est-ce pas de gagner la partie ? Gagner tête haute, si possible, ou gagner la tête basse. Seul le résultat compte. Si je réponds aux sentiments qu’elle exprime, elle me fera payer lourdement l’humiliation ressentie. Non, j’ai raison de rester indifférent, même si ce n'est qu’en apparence. Elle se lassera peut-être. Mais alors pourquoi répondre ? Elle est assez fine pour comprendre que le contenu n’est rien, que seul est valable le fait de garder le contact.

Le soleil fait miroiter l’eau jaunâtre de l’Amazone. J’anticipe le bonheur d’embarquer, le lendemain, pour deux jours et deux nuits de voyage jusqu’à Santarem.

Ce qui me semble extraordinaire, c’est cette béance entre les moyens et les fins. Elle exprime des sentiments, mais, comme Françoise, ne subordonne pas ses méthodes à son objectif. Comme s’il fallait, pour une femme désirant un homme, toujours marcher par des sentiers obliques, comme des soldats se défilent face à l’ennemi. Ce comportement vient sans doute de la nuit des temps. J’évoque ces femelles cynocéphales présentant leur croupe au mâle, puis s’esquivant et recommençant leur manège, manège comparable, pour qui sait observer, aux charmants regards en coin dont les belles usent et abusent. Les jeux de la séduction font partie, sans nul doute, des comportements où l’inné joue un grand rôle. Le problème, c’est que les femmes de maintenant, ayant désiré bannir leurs anciennes conduites sans être en mesure de changer leur héritage génétique, ne savent plus très bien quel rôle adopter. Elles jouent faux. C’est bien incommode. Je sors son stylo-bille et note pour mon journal : « La femme, sotte ou maligne, exerce avec une épouvantable persévérance l’art de la carotte et du bâton. Le bâton est fait de mensonge et de dissimulation, de mauvaise foi et de malhonnêteté intellectuelle. Il sert à culpabiliser, afin de domestiquer l’homme, dont la femme a peur, de façon atavique. Samia, qui a un sens très aigu de ce qui lui est dû, n’est pas menteuse, mais trompeuse. Elle laisse croire ce qui n’est pas, souvent sans en avoir l’intention. Vindicative, brutale, fausse, dominatrice, elle semble résumer les caractéristiques qu’on attribue à sa race. Comme il serait tentant de dire, comme Vicki : « elle est comme ça parce que les Arabes sont comme ça. Je combats cette idée, mais c’est pour retomber dans un autre essentialisme : « elle est comme ça parce que les femmes sont comme ça. »

Je range stylo et bloc dans sa sacoche, laissant dériver au fil du courant mes réflexions hasardeuses. On veut interdire les généralisations, au nom du respect pour la personne. C’est stupide. Si Newton n’avait pas généralisé en regardant des pommes tomber, il n’aurait pas découvert la théorie de la gravitation. Ce qui doit être moralement rejeté, c’est de particulariser.

Je m’arrache à ma chaise et continue ma flânerie sur les docks déserts, brusquement très gai. « Samia, Françoise, Isabelle, Suzanne, ce sont mes pommes à moi. Plus quelques autres. Au nom de quoi je m’interdirais de les regarder tomber ? Les sciences exactes expérimentent, les sciences humaines font des statistiques, auxquelles on peut faire dire ce qu’on veut. Moi, je me contente d’herboriser, ce qui me différencie des statisticiens, et d’Isaac Newton ».

Moi, je regarde vivre Samia, à ma façon.

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