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Triptyque

Idées à la mode

Où Frédéric, assis sur un vieux pneu, plonge dans un passé peu glorieux ; où l'on voit qu'à vingt-sept ans, il n'était pas insensible aux idées à la mode, et que l'on n'a finalement que les idées de son âge ; où sa cousine Suzanne obtient sans trop de mal ce qu'elle désire.

 

Mathilde voulut que son père revienne avec elle au musée, pour un éclaircissement. Pourquoi il n’y avait pas de moteur, sur sa Formule 3 ? Il lui expliqua qu’il avait cédé son Ford Cosworth à un Anglais, pour que celui-ci le monte sur un châssis de sa conception. C'était sur cette monoplace qu’il avait fait sa dernière saison.

- Et tu as gagné des courses, avec cette nouvelle voiture ?

- Ma chérie, mon principal souci, quand je courais, ce n’était pas de gagner mais d’essayer de me qualifier. Et si je me qualifiais, l’un de mes soucis était de ne pas gêner les concurrents plus rapides, qui me collaient toujours un ou deux tours.

- Alors, papa, tu n’étais pas un bon pilote, c’est ça ?

- Je ne devais pas être très doué, en effet. Mais quand on n’a pas de bon matériel, c’est difficile de se rendre compte si on est bon ou mauvais. Il y a le pilote, le châssis, les pneus, le moteur... Chacun de ces éléments te fait gagner ou perdre des dixièmes de seconde. Mais quoi qu’il en soit, je ne devais pas être au niveau.

- Maman dit que tu conduis très bien.

- Tu la remercieras pour moi, ma chérie. C’est très gentil de sa part.

- Quand tu faisais la course, tu étais marié avec maman ? Non, je suis bête !

- Ma chérie, il est temps de t’en apercevoir. À treize ans, poser une question pareille ! Non, tu sais bien que j’étais marié avec la maman de Gaël, ton demi-frère qui vit au Canada.

- C’était quand, alors ?

- Anna et moi, on s’est marié en soixante-huit, en juin.

- Juste après les événements, alors.

Pour ces générations, l’Histoire de France se résumait, en gros, à la Shoah, l’esclavage, et Mai 1968.

- Oui ma chérie, juste après les événements. Ça doit te sembler aussi vieux que les Romains, tout ça !

 

Mathilde retourna auprès de Suzanne. Frédéric resta un moment dans le musée. Assis sur un pneu arrière de la vieille monoplace, il réveilla des souvenirs vieux de quarante ans.

En 1970, il entamait sa quatrième et dernière année de compétition. La monoplace prêtée pour la saison par Tony Kitchiner, finie tardivement, avait été engagée dans une réunion sur le circuit du Castellet. Tony avait tenu à livrer la voiture lui-même. On était convenu de se retrouver dans le château de Christian Pescram, le jeudi, puis de prendre la route le vendredi matin, afin d’être prêt pour les essais du samedi.

Tony et son associé arrivèrent de Londres en fin d’après-midi dans leur petit camion transportant la monoplace jaune et noire. On célébra beaucoup avant le repas, puis on but de nouveau ensuite. Les deux Anglais allèrent se coucher. Suzanne et Frédéric restèrent seuls dans le salon.

- C’est dommage que Christian ne soit pas là, dit Suzanne. Il aurait adoré voir ta nouvelle auto. On dirait une guêpe. Tu sais qu’il est fana de vitesse. C’est à qui aura la plus belle voiture, avec Bouvard. De vrais gamins !

Le jeune Frédéric, vingt-sept ans, haussa les épaules. La réussite de Christian Pescram le laissait froid. Il avait ses propres critères de valeur, pratiquement limités au savoir conduire. Il estimait qu’une Lamborghini Islero dans les mains d'un Pescram, c'étaient des perles aux pourceaux. Suzanne alluma une autre cigarette.

- Et dans ta vie, comment ça va ? On ne se voit plus, depuis que tu as quitté le journal. Tu sais que Paris-Matin va sans doute disparaître ? Madame Carlotta, depuis qu’elle est veuve, ne veut garder que les titres qui rapportent, c’est-à-dire la presse du cœur. C’est drôle, parce que c’est précisément ce qui lui fait défaut, le cœur. Toute l’équipe va se retrouver sur le pavé. Dans la situation où est la presse… Ce ne sont pas les patrons qui dirigent les journaux, c’est le Syndicat du Livre. La CGT finira par couler les quotidiens les uns après les autres, avec leurs grèves… Tu as peut-être bien fait de partir, au fond.

Suzanne portait une mini-jupe et une chemise d’homme, sans rien dessous. L’ampleur du vêtement soulignait davantage qu’elle ne la dissimulait sa lourde poitrine. Les boutons du haut étaient défaits. La soirée de ce mois de juin s’éternisait. Une odeur d’herbe coupée passait par la fenêtre ouverte. Frédéric attrapa une Peter Stuyvesant, et souffla un nuage de fumée. Au bout d’un moment de silence, il ouvrit le dernier numéro de « Pilote ». Suzanne :

- À quelle heure vous partez, demain ?

- Pour aller au Castellet, il y a une quinzaine d’heures de route, avec le camion. Vers sept heures…

- Si tôt !

- Oui. D’ailleurs je vais peut-être aller me coucher.

Il reposa le magazine sur la table du salon. Il y avait cette nouvelle collaboratrice, Claire Brétecher, si drôle !

- Attends un peu, Frédéric ! On n’a jamais l’occasion de se parler. Quand on se voyait au journal, c’était juste un petit signe de temps en temps. Tu étais bien trop occupé à draguer les stagiaires !

- Les stagiaires ? Je n’en ai connu qu’une !

- Une brune, plate comme la main. Tu oublies la petite blonde, celle avec les yeux verts !

- Ce n’était pas une stagiaire, elle était en période d’essai.

- Elle comptait sans doute sur toi pour être prise, si j’ose dire, et ça n’a pas marché.

- Elle écrivait comme feu pied lui-même ! Je rédigeais ses brèves à sa place. Jean a fini par s’en apercevoir. Le savon qu’il m’a passé !

Suzanne alla jusqu’à la fenêtre. Frédéric la rejoignit. Le parc aux grands arbres descendait jusqu’à l’Yonne, que le soleil couchant faisait scintiller.

- Ce n’est pas magnifique, cette vue ? Il n’y a qu’ici que je me sens vraiment bien, dit-elle.

- Tu n’es pas un peu seule ?

- Tu veux dire, est-ce que Christian me manque ? Tu sais, on se voit deux ou trois jours par semaine, quand je suis à Paris.

- Tu pourrais en même temps passer nous voir. La rue de Jouy, ce n’est pas si loin du Parc Monceau. Tu n’as pas vu Gaël depuis longtemps. Tu verrais comme il a poussé, en un an. Dire qu’il a failli…

Le corps minuscule, dans la couveuse qui semblait trop vaste, les mouvements infimes des doigts à peine formés, le tuyau transparent qui le nourrissait, au lieu du sein de sa mère…

- Oui, dire qu’il a failli nous quitter à peine venu au monde… C’est vrai, je devrais passer vous voir… Tu sais, je trouve qu’elle a bon caractère, Anna. Je ne la connais pas beaucoup, mais je suppose qu’elle en voit de dures, avec toi. Tes courses, tes galipettes…

- Si tu penses que je la trompe, tu fais erreur. C’est une convention entre nous. On a décidé qu’on serait libre sexuellement, l’un et l’autre. Tromper, c’est autre chose. C’est mentir. Je ne lui mens pas.

Une fidélité réduite aux sentiments, comme si on pouvait avoir des relations sexuelles en l’absence de sentiments, pensera Frédéric bien plus tard, quand il reniera – l’effet de l’âge ? - les croyances à la mode dans sa jeunesse.

- Tu lui racontes toutes tes frasques ?

- Non, bien sûr, je ne les lui jette pas à la figure. Mais si elle le voulait, je lui dirais.

- Et elle, elle en profite, de cette liberté ?

- C’est possible. Je n’en sais rien. Je ne lui demande pas. Pour moi, ça n’a pas beaucoup d’importance, de faire l’amour. C’est un moment de plaisir partagé. Ça n’engage à rien. Tu ne crois pas ?

Il sentait contre son bras la tiédeur du bras de Suzanne, son odeur épicée.

- C’est les nouvelles idées, tout ça. Mais tu as peut-être raison, concéda-t-elle. Maintenant, avec la pilule, on n’a plus peur des conséquences.

- Avec la pilule ?

- Ben, oui, la pilule. Tu ne connais pas ? Tu es bien un homme !

- Je ne suis pas idiot, j’en ai entendu parler. C’est vrai que c’est en vente libre, maintenant. Toi, tu la prends ?

- Frédéric, il faudrait peut-être sortir de ton ego et de tes bagnoles. Cela fait deux ans qu’on est marié, Christian et moi. Qu’est-ce que tu imagines ?

- Je pensais que… Moi, je fais attention, comme on dit. Et Gaël n’est pas un accident.

- Ce n’est pas un peu frustrant, pour un homme ?

- Question d’habitude. Mais c'est vrai, tu as raison.

- Je ne sais pas si c’est pareil pour vous, mais c’est comme si nous étions déjà un vieux couple, Christian et moi. Ça te fait la même impression ?

- Je te signale que, de nous deux, c’est moi qui suis marié depuis le plus de temps. Deux mois, ça compte !

- Vous vous êtes mariés en juin, et nous en août. On aurait pu se marier tous les quatre le même jour, ç'aurait été comique.

Elle se tourna vers lui, et posa sa main sur sa nuque, pour une lente caresse, ses yeux fixant les siens avec une intensité presque douloureuse.

- Suzanne… Tu penses vraiment que…

- Tais-toi, Frédéric.

Elle avait la peau moite, et une odeur de sexe. Le bois de l’appui de la fenêtre avait gardé la chaleur du jour.

On était en 1970, se dit Frédéric, assis sur le « Dunlop Racing » que Suzanne faisait regonfler, régulièrement ; deux ans après une des grandes dates de l’histoire de France, dont je n'ai perçu que les difficultés d’approvisionnement en carburant, qui gâchaient ma saison de compétition. Mes idoles d’enfance se nommaient Tazio Nuvolari, Jean-Pierre Wimille, Juan-Manuel Fangio, au volant des Dinky Toys propulsées par des pichenettes sur le tapis du salon. Plus tard, j’en ai eu d’autres, saxophonistes pour la plupart. Jamais elles ne se sont appelées Mao ou Trotski, les divinités de ces béjaunes, ces rêveurs, qui ont opportunément remis les pieds sur terre dans les décennies suivantes. Les futurs maîtres.

Journaliste, j’aurais pu faire carrière. Devenir, qui sait, un homme influent. J’ai préféré le cambouis et les clés à molette. Dieu ! Qu’est-ce que j’ai ramé, en égoïste, pour satisfaire mes menus plaisirs et, accessoirement, rester un homme sans influences !

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