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Triptyque

Le prix à payer

Extase – Au lolo – Cafards humains – Récriminations – Au Bar d'Elle - Abus de pouvoir – Réconciliation.

 

Dès le lundi, nous sommes à l’ouvrage. Samia se met résolument à la tâche, et je m’extasie. Il m’est arrivé de rencontrer quelques navigateurs dotés d’une équipière ne rechignant pas aux travaux manuels réputés masculins. J’en ai été jaloux. Et voilà que je peux à mon tour savourer le compagnonnage actif d’une femme, qui en plus me plaît tant !

Il faut éviter toute remarque concernant sa façon de procéder. Tant pis je dois garder pour moi les fruits de mon expérience. Samia est d’une extrême susceptibilité. Eh bien ! Je la prendrai comme elle est.

Pour déjeuner, nous allons souvent près du port, dans un des lolos. Il y a un petit groupe d’habitués. José a quarante ans, et a perdu toutes ses dents, la faute aux amphétamines. Il est manœuvre sur le chantier. Patrick est en vacances, et habite Lyon. Sa présence incongrue, dans cette bande à qui il paie généreusement des tournées, s’explique par son faible pour Sandra, qui l’a pris dans son sillage éthylique.

Sandra a le visage empâté et la peau maladive. Elle dort chez l’un, chez l’autre, parfois dans la rue. Elle fait son apparition sur l’heure de midi, déjà plus ou moins ivre. Au lolo, elle a son public. Elle le distrait grâce à des propos inattendus, des coq-à-l’âne, des moqueries lancées aux passants. Ses clowneries témoignent d’une certaine éducation. Patrick l’architecte la voit, non comme une simple ivrogne, mais comme une espèce d’ange déchu. Sandra n’évoque son passé qu’à travers de vagues allusions qui laissent conclure à une origine bourgeoise et rejetée. Son alcoolisme n’est donc pas un simple vice. C’est la manifestation d’une révolte contre la société. N’étant apparemment pas attirée par les architectes, les Lyonnais ou simplement les gens normaux, Sandra ne répond pas aux avances de Patrick, alors qu’on la voit souvent, au petit matin, accompagnant un de ces clandestins haillonneux, Haïtiens ou Porto-ricains, nombreux à Saint-Martin.

Tatiana, elle, ne boit que de l’eau. C’est une Africaine d’une quarantaine d’années, au corps massif, dont le large visage évoque celui d’une Égyptienne. Elle me détrompe :

- Je suis Rwandaise, je suis venue ici après les événements.

Samia :

- Le Rwanda, c’est en Afrique.

Sans cesser de sourire, Tatiana lui adresse un long regard. Je m’empresse d’intervenir :

- Tu étais là-bas pendant les événements ?

- Oui, j’étais là-bas, et je suis partie. D’abord en Europe, et puis ici. 

- Ça fait maintenant… combien de temps, une dizaine d’années ?

- C’était en 1994, il y a quatorze ans.

- Et qu’est-ce que tu en penses, après tout ce temps ?

- Je pense comme quelqu’un qui a vu son mari et ses deux gamines massacrés par des bêtes sauvages, ces Hutus qui ne sont même pas des êtres humains, qui sont au-dessous des animaux, et que je tuerais sans hésiter, que j’écraserais comme des cafards qu’ils sont, si j’en rencontrais, dans dix ans comme aujourd’hui, dit Tatiana d’une voix douce.

- Et maintenant, qu’est-ce que tu fais ?

- Tu vas rire… je travaille pour un huissier. Je vais chez les gens, je procède aux saisies. Au Rwanda, j’étais avocate. J’ai réussi à faire valoir partiellement mes études de droit en France, et voilà…

Tatiana se lève. Elle est très grande. La taille des Tutsies, c’était un des griefs des Hutus. Ils les raccourcissaient à mi-mollet, d’un coup de machette. Le lit de Procuste à l’africaine. Samia commande du poisson, moi du poulet grillé. Sandra ne mange rien, malgré l’invitation de Patrick, mais boit bière sur bière. Elle se lève, s’assied, va dire un mot à l’un, à l’autre, virevolte de table en table. Samia :

- Qu’est-ce qu’on va faire, maintenant que la peinture est finie ?

- On a encore la deuxième couche. Cet après-midi je dois aller au ship pour voir si les commandes arrivent. Tu peux venir avec moi, mon cœur, on ira se promener ensuite.

- Ça fait une semaine qu’on est ici, et je n’ai rien vu. On ne va nulle part, on reste dans notre trou, ça commence à bien faire je trouve…

- À partir de demain, on va souffler. J’ai encore du boulot, avec la ligne d’arbre à revoir, le guindeau à réviser, l’hélice à changer… Mais toi tu vas pouvoir te balader, découvrir l’île. Je n’aurai besoin que d’un coup de main de temps en temps.

- Tu parles de découvrir l’île ! Et comment ? On n’a pas de voiture. C’est sûr, c’est pas toi qui va m’en louer une… Tu sais, tu es vraiment rapiat. Jamais un cadeau, et moi qui travaille pour rien sur ton bateau. Tu me prends vraiment pour ton esclave…

Elle s’interrompt, mâche son poisson. Je la sens d’attaque, et toute réaction ne ferait qu’envenimer les choses. Je décortique mon poulet frit. Elle pense vraiment que je lui dois quelque chose ? Non seulement elle ne participe pas aux frais courants, même de façon symbolique, et je devrais, en plus, la rémunérer ? Elle reprend, d’un ton plus haut :

- Tu crois peut-être que je ne peux pas me trouver un mec un peu mieux que toi, tu te trompes, alors là tu te trompes complètement. Dans ma vie vois-tu je ne me suis jamais laissé faire. Malgré ton âge et ton expérience, c’est pas toi qui vas commencer…

C’est la première fois qu’elle me querelle devant témoins. Je me lève pour payer l’addition. Sur la route pour retourner au chantier, les récriminations reprennent.

- Et puis bravo pour les fréquentations ! Un drogué, un abruti, des ivrognes, et puis cette conne qui se dit Africaine. Tu parles ! Son travail je n’y crois pas. Elle passe son temps au bistrot… Je pense plutôt qu’elle fait le tapin. Il y en a qui aiment les grosses…

Ce serait ça ? De la jalousie ? Impossible. Mais plutôt, oui, la rancœur de s’être sentie infériorisée par Tatiana, et une vengeance, parce que j’ai trop parlé avec la Rwandaise, en la laissant de côté.

Chez le ship, j’apprends que l’hélice, commandée en France, n’est pas encore arrivée. Je comptais remplacer l’ancienne pendant le week-end, et remettre ensuite le bateau à l’eau. La durée des travaux a été évaluée à deux semaines au plus. Mais les contretemps de livraison font déraper le planning. Chaque jour au chantier alourdit la facture, et est en plus une source de tensions. Le bateau mis sur cales est étouffant, le chantier est boueux, les toilettes communes, immondes, la douche d’une saleté repoussante. Samia ne connait rien à la vie nautique, et ne peut comprendre que c’est un mauvais moment à passer ; que la récompense, plage et cocotiers, viendra plus tard.

Est-ce qu’elle vit mieux dans son nid d’aigle ?

 

Avec de vieux containers en guise de murs, le propriétaire du chantier a construit une vaste salle, qu’en homme d’esprit il a baptisée « Le Bar d’Elle ». Le « elle » est son épouse, Viviane, qui se voue à la lourde tâche de rafraîchir les gosiers secs. Après la journée de travail, tout le monde ou presque se retrouve au « Bar d’Elle », les personnels du chantier et des ateliers comme les gens de bateaux. Après avoir donné mon sac de linge sale, je traverse la salle en saluant ici et là. Je prends place sur un banc. Une conversation animée se poursuit au bout de la longue table.

- Et moi je te dis que dans ce cas-là, il vaut mieux…

L’argument est couvert par le bruit, mais il doit être définitif, à en croire les vigoureux hochements de tête. Jacquot, dont la femme discute de son côté avec une copine, apporte son témoignage :

- C’est comme sur le Brise de Mer. Si tu ne défais pas les biellettes avant de lever le bateau, tu peux t’accrocher pour le faire ensuite. Il faut remettre le bateau à l’eau ! Et le client il est pas content !

L’épouse de Jacquot travaille chez le shipchandler où j’ai récupéré, en revenant du déjeuner, les pièces du guindeau, à défaut de l’hélice. L’après-midi a été consacrée à la dépose de l’appareil et à des tentatives de démontage, inopérantes avec les moyens dont je dispose. Je demande à la jeune femme de m’indiquer le patron de l’atelier de mécanique. Celui-ci est en train de jouer au billard avec Patrick le gréeur et le patron du chantier, un petit Corse dans la cinquantaine, amoureux de ses engins de manutention. J’attends le moment opportun, je me présente, et demande l’autorisation de se servir d’un gros étau pour dévisser le barbotin du guindeau. Samia revient de la douche. Des regards se tournent vers elle, mais elle ne donne aucun signe de reconnaissance. En huit jours, elle n’a noué aucune relation avec les habitués du chantier, femmes ou hommes.

- Ça va ? Tu t’es bien promenée ?

- Attends, je vais me prendre un verre et je reviens.

Son rhum-coke à la main, elle raconte :

- Finalement, il n’y a rien de plus que ce que j’avais vu depuis qu’on est là. Tout est centré autour de la marina. Il y a des beaux magasins, dans le genre luxe, mais pas dans mon staïle…

- Staïle ?

- Dans mon style, quoi ! Tu es vraiment d’une autre génération !

- Ça c’est vrai. Oui, Marigot, c’est un peu vide. Tu verras, c’est beaucoup plus vivant du côté hollandais. Ici c’est comme en Martinique. Le soir il n’y a plus personne dans les rues, en dehors de la faune. Et à part ça ?

- J’ai bu un verre à une terrasse sur la marina. Je me suis fait draguer, hi hi !

- Ça ne m’étonne pas !

- Ah ! Si. J’ai quand même vu une jolie paire de claquettes, dans un magasin sur le port.

Je me promets de les lui offrir, s’il me reste quelque argent après avoir payé les notes qui m’attendent. Elle reprend un rhum-coke, moi une Presidente. La nuit est tombée. Des chiens passent entre les tables. Des enfants se poursuivent, retournent auprès de leurs parents, repartent en criant. Un tout-petit est renversé. Il se redresse sans rien dire tandis que les grands, confus puis rassurés par son silence, le consolent, ce qui déclenche les hurlements de l’accidenté. Autour du billard, les habitués se lancent à grosse voix les coutumiers défis, les classiques plaisanteries, et rient avec conviction. Samia :

- Tu crois qu’on pourrait jouer ?

- Ça va être difficile, il y en a plein qui attendent. En début de soirée, on a plus de chances…

On a fait quelques parties ensemble. Tout de suite, elle a adoré.

Une ondée crève et martèle le toit de tôle ondulée. Nous prenons un dernier verre, puis nous retournons au bateau en contournant les flaques.

- Je me demandais… Maintenant que la peinture est finie, pourquoi on ne remet pas le bateau à l’eau ?

- Viens voir.

Je lui montre l’emplacement de l’arbre d’hélice démonté, l’orifice du tube d’étambot sans son joint d’étanchéité. Revenu dans le coin cuisine, je fourrage à la recherche d’une casserole.

- Il faudrait remonter tout ça pour ne pas couler, et on n’aurait pas d’hélice, puisqu’elle n’est pas arrivée chez le ship.

- Elle n’est pas arrivée, tu l’as peut-être commandée trop tard !

- Je ne l’ai pas commandée parce que je n’avais pas les caractéristiques. Il aurait fallu la démonter dès notre arrivée, et à ce moment-là on était dans le peinture. Tu aurais voulu que je te laisse poncer et peindre toute seule ? Après, comme la vieille hélice ne portait pas d’indications, il a fallu faire un calcul d’hélice pour déterminer son pas…

- Je ne te demande pas tout ça !

- Tu veux savoir, je t’explique.

Elle allume une cigarette. Puis, froidement, exhalant un nuage de fumée :

- Tes explications j’en ai rien à faire. Tout ce que je vois c’est que tu ne t’occupes pas de moi. Tu ne fais rien pour moi, tu ne me fais jamais de cadeau, on ne sort jamais…Et puis laisse-moi, j’ai mal à la tête.

Je surveille la casserole où chauffe l’eau des pâtes. Samia passe derrière moi pour atteindre le rangement aux bouteilles, dans le carré. Elle se verse une dose de rhum. En retournant vers le réfrigérateur pour sortir la bouteille de Coca, elle rate la marche et me bouscule. Brusquement exaspéré par son attitude et par la crainte de l’eau bouillante, je me tourne pour la pousser sans ménagement.

- Merde ça suffit, va fumer dehors et ferme-la !

Le verre est renversé. Elle est à demi assise sur les marches de la descente, ses yeux noirs pleins d’éclairs. Elle essuie le rhum qui a giclé sur son avant-bras.

- Je te préviens. Ne refais jamais ça !

Je voudrais bien dire des mots d’excuse, ou d’explication, mais je n’en trouve pas. Se laisser entraîner dans une telle vulgarité ! D’ailleurs, je ne regrette pas vraiment mon geste. Cette règle est selon moi dépassée, qui interdit à un homme la moindre expression de supériorité physique, alors que les femmes se permettent toutes les agressions, psychologiques et verbales : leurs abus de pouvoir tracent une nouvelle ligne de conduite. Porter la main sur une personne du sexe ne fait plus partie des interdits fondamentaux.

De nouveau face à sa casserole qui vient d’accueillir trois poignées de pene rigate, je finis par briser le silence.

- J’ai beaucoup de soucis, et tu viens avec tes reproches…

Les maxillaires contractés, elle scande :

- Ne refais jamais ça.

La réconciliation se fait classiquement le lendemain. Je m’approche de Samia alors qu’elle prépare le café, et lui pose doucement les mains sur ses épaules. Elle fait face, me tendant ses lèvres.

- Je t’aime, mon cœur. Excuse-moi pour hier soir. Je ne me sentais pas bien. Je crois que je vais avoir mes règles.

- Je t’aime, Samia.

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