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Triptyque

Le champs des possibles

 

Contentieux – Chair fraîche – Addiction – Principe de réciprocité – Marchandage – Visions.

 

L’absence de Samia a peu changé mes habitudes. Le travail continue. Au déjeuner, dans le groupe des habitués du lolo, José est toujours aussi gentil, et aussi difficile à comprendre, la faute à sa bouche édentée. Patrick essaie toujours sans succès de séduire Sandra. Tatiana arbore sans discontinuer son sourire énigmatique.

- Et ta copine ? On ne la voit plus depuis trois jours.

- Partie.

- Partie partie ?

- Partie partie. Elle est retournée en Martinique.

- J’avais l’impression que vous ne vous entendiez pas très bien.

- Très bien pour certaines choses, pas du tout pour d’autres.

- L’impression qu’elle me donne, pardonne-moi l’expression, c’est qu’elle ne se prend pas pour une merde.

- En effet, et c’est tout un problème, parce qu’elle est aussi ignorante que prétentieuse, et aussi agressive qu’ignorante. Pas facile de vivre avec une personne comme ça.

- Tu la regrettes ?

- Je regrette qu’elle ait démoli notre histoire. Bon, c’est du passé maintenant, qu’elle aille au diable.

- Ce n’est pas une fille pour toi, je l’ai vu tout de suite.

- Tu n’as pas l’air de beaucoup l’apprécier.

Tatiana chipote dans son assiette.

- Tu sais, entre les Africains et les Arabes, il y a comme un contentieux. Ce sont les millions de Noirs que les Arabes ont emmenés en esclavage, pendant des siècles. On ne sait pas combien au juste, parce que les témoignages manquent. Les Arabes avaient pour coutume de châtrer leurs captifs.

- Je te crois, bien sûr, mais c’est quand même étonnant. Les Arabes sont plutôt bien considérés par les Africains. Et c’est réciproque. Samia, par exemple…

- Ta Samia, c’est une ignorante. Mais la plupart des gens sont comme elle, des ignorants. Il faut dire que le secret est bien gardé.

- On a des preuves, quand même, des indices ?

- Des témoignages, oui. Celui de votre explorateur, Stanley, par exemple. Dans certaines régions, comme celle des grands lacs, les négriers arabes ne laissaient après leur passage qu’une personne sur cent. On raconte que sur la piste aux esclaves, les morts étaient si nombreux que les hyènes étaient dégoûtées de la chair humaine…

Au bout d’un moment, elle fait :

- Si tu ne me crois pas, ce n’est pas grave. L’Islam se répand en Afrique, et la vérité sera de plus en plus cachée. Quant à vous, les Européens, on vous bourre tellement la tête avec l’esclavage que vous êtes complètement abrutis. Je m’en suis rendu compte en France. Quand j’ai eu le malheur d’évoquer le sujet, on m’a dit que je m’étais fait intoxiquer par l’extrême-droite, c’est tout juste si on ne m’a pas traitée de raciste !

- Et tu ne crois pas qu’il faut savoir passer l’éponge, au bout d’un moment ?

- Pardonner ? Oui, on peut pardonner, je suis chrétienne, vois-tu. Mais avant d’accorder son pardon, il faut qu’il y ait contrition. Ensuite, celui qui a été offensé peut accorder son pardon, ou pas. Il n’y a que Jésus-Christ pour pardonner sans condition…

J’hésite à reprendre une bière, et finis par me décider. Le départ de Samia n'est pas fait pour m’inciter à la tempérance. Gentiment, Tatiana change de sujet.

- T’en fais pas, tu vas en trouver une autre. Tiens je m’en charge. Je connais certainement quelqu’un qui te conviendrait.

À quelques pas se tient le marché aux touristes, où se vendent vêtements et souvenirs. Derrière un étalage de bijouterie, une jeune Noire sourit avec la conviction d’une vendeuse débutante.

- Si tu m’en trouves une comme ça !

- Elle ? Elle vient d’Anguilla. Son patron est juif, il l’a engagée il n’y a pas très longtemps. Avant, il avait une autre vendeuse, aussi jeune et mignonne. Tu vois ce que je veux dire…

Je fais semblant de m’intéresser aux bijoux pour voir de plus près la jeune femme, qui me jette un regard timide. Le marchand est là, soupçonneux. Je reviens s’asseoir près de Tatiana.

- Très jolie, mais vraiment trop jeune pour moi.

- Comme tu veux. Mais ne t’en fais pas, ta Samia, ça ne valait pas grand-chose.

- Elle me plaisait bien quand même.

- Tu étais amoureux d’elle ?

- On peut appeler ça comme ça.

- Si elle revenait, tu la reprendrais ?

D’un coup de vélo, je retourne au chantier. Au programme, la fixation des nouveaux panneaux solaires. Perché sur le portique, je perce les trous pour les riveter côte à côte. Je la reprendrais ? Question oiseuse ! Même si elle en avait envie, son orgueil l’empêcherait d’essayer. Tout bien considéré, son départ, qu’elle a voulu triomphal, n’a pas été un succès. Une fois placée au pied du mur, billet d’avion en main, sa détermination a paru vaciller. Je me flatte de l’avoir poussée vers la sortie, en quelque sorte.

Le SMS, deux jours plus tard, dit : « Est-ce que tu me pardonnes ? »

 

Je range les outils et mets de l’ordre dans ma tête. Samia m’a déjà fait le coup du retour. Il suffit de ne pas répondre, de l’oublier, et avec elle ses colères, ses abus, son égotisme, sa sottise. Pourtant, alors que les raisons de rompre se sont multipliées, le travail s’avère plus ardu. La première fois, je l’ai facilement rangée dans les archives de sa mémoire. Mais l’enchaînement d’une première séparation et d’un premier retour ont inscrit une nouvelle réconciliation dans le champ des possibles. Je note dans mon journal : « Je devrais l’oublier, mais j’ai peur de faire une rechute pour cette récidiviste. C’est que l’amour est une maladie sexuellement transmissible. La réceptivité du cerveau aux hormones du plaisir, les endorphines, s’accroît avec la sollicitation répétée des réseaux qui les transmettent. L’addiction au plaisir sexuel est tout à fait comparable à l’addiction à un stupéfiant ». Mais ce n’est pas le savoir du pourquoi qui change les choses. La connaissance de la théorie de la gravitation n’empêche pas que, lorsqu’on perd l’équilibre, on tombe…

J’essaie de ne pas tomber en cultivant ma colère : elle est partie, je m’en félicite. En même temps, j’anticipe, mécontent, ce qui va suivre, me sachant vaincu d’avance, mais non sans renoncer à résister, par principe. La raison, presque toujours, est l’instrument dont se servent les instincts pour satisfaire le goût qu’ont les hommes de raisonner ; raisonner bien ou mal peu importe. Elle n’est que le pinceau servant à peindre plus ou moins habilement les appétences, et leur donner une apparence de logique.

Je me veux logique, et réussis souvent à m’en persuader. Je me raccroche à des ratiocinations constituées de ce que je conçois comme les fondamentaux des relations humaines. Elle est partie. C’était donc à elle, dans un principe de réciprocité, de faire le chemin inverse. C’est à elle d’essayer de me convaincre. En somme, je la convie à se présenter en accusée à son procès, me réservant de prononcer le verdict, forcément d’acquittement. Me souvenant de ma conversation avec Tatiana, je réponds : « Pour être pardonné, il faut d’abord le demander ». La réponse est immédiate : « OK je te demande pardon. ». J’écris : « Alors je te pardonne. Adieu et bonne chance. »

Comprendra-t-elle que ce pardon est au mieux une remise à zéro du compteur de nos relations, et qu’il n’augure pas, en principe, une reprise de celles-ci ? Satisfait d’avoir marqué un point, j’espère néanmoins qu’elle fera un pas de plus. Soulagé, je reçois enfin un premier mail.

Ce mail évoque la possibilité de se retrouver, d’oublier les conflits, de raccommoder les morceaux. : une simple dispute ne pouvait mettre un terme à notre histoire.

Dans ma réponse, je fais le point, avec davantage de bonne volonté que d’exactitude. Qu’est-ce que j’espère d’elle ? L’amour, l’investissement sur l’avenir, mais pas à n’importe quel prix, et pas au prix d’un mensonge. Je ne l’apprécie pas seulement pour notre entente physique, je l’estime aussi pour sa droiture, dont en fait je doute. Je fixe ses conditions : puisqu’elle est partie, c’est elle qui doit faire la démarche inverse, et la faire à ses frais, sans oublier de régler ses dettes, et de me rembourser la voyage aller. Cela peut sembler mesquin de ma part, mais j’y tiens, par principe.

 

J’ai conservé soigneusement les mails de Samia, avec leur orthographe vacillante et leur syntaxe curieuse, leur spontanéité et leur calcul. Celui-ci, par exemple, daté du 13 mars 2008, à 17 h 07 : « hello excuse moi de commencer avec un léger grincement, visiblement tu t’acharnes sur ce que tu as payé, tu te sens peut-etre un peu berné, mais je te rasure c’est un sentiment, pour ma part je ne t’es pas berné, tu savais déjà avant le départ que le retour était a ta charge quelque soit le motif, alors aujourd’hui si tu me demandes, de te rembourser le billet, et bien non, par principe (il me semble que tu sais ce que veux dire principe) et puis si notre amour s’arrète a une histoire de billes et bien bravo Monsieur ! on ne sera jamais descendu aussi bas… Je ne sais quoi te dire, de plus je ne pourrais visiblement pas te rejoindre dans l’immédiat si le cas est. J’ai tout juste de quoi venir alors si en plus tu me demandes le reste alors je reste ici. Ecoute je ne t’es pas contacter pour tourner autour des broutilles. Bon je ne vais pas aller plus loin, car visiblement si je refuse de te rembourser le billet c’est fini… je t’enverrai tout de même les 50 euros que je te dois par la poste. je me sens triste de voir la tournure de notre réconciliation, j’éprouve des sentiments graves a ton égard dommage de gacher une aussi belle histoire d’amour, mais je pense que l’humain est doué dans la destruction, il n’y a qu’a regarder autour de nous. samia »

J’ai aussi conservé mes réponses, naturellement. Je l’y interroge sur son absence de patience et de recul, sur son immédiateté, son instabilité. Si les choses ne vont pas tout de suite à son gré, elle se cabre, veut prendre les commandes. Son compagnon a l’impression de n’être qu’un moyen pour arriver à ses fins. J’insiste sur sa violence verbale et sa susceptibilité exagérée, maladive. Je mets en doute la possibilité de se retrouver sans avoir éclairci les zones d’ombre. Sinon, nous nous ferons encore plus mal quand ça dérapera encore. Il vaut mieux souffrir un bon coup maintenant, et suivre chacun son destin.

Balivernes. Je n’ai qu’une idée, la revoir.

Je la remercie pour les qualités dont elle me crédite, et j’y réponds par quelques louanges, évoquant son courage, ainsi qu’une certaine élégance, sans préciser ma pensée : l’orgueil la préserve de certaines vulgarités, quand l’ignorance et la bêtise la font tomber dans toutes les autres.

De son côté, elle évoque le choc des cultures, « mais seul le maillon de l’amour relie les hommes ». Elle me juge impulsif, jusqu’à la violence ; autoritaire, et à la recherche de la sublimation, mais mes qualités, mon sens de voir la vie et de l’affronter, mon humour, mon charme, ma combativité l’ont conquise. Elle ressent à mon égard quelque chose de particulier ; des sentiments qui, elle le croit, sont partagés. « Je ne suis jamais tombée amoureuse d’un homme, aujourd’hui c’est fait je ne peux pas le maîtriser ce qui me rend un peu n’importe quoi. » Oui, elle a envie de me revoir, et ce sera à ses frais, c’est logique. « Alors ? »

Alors, on patauge, chacun soucieux de ménager son amour-propre. C’était ridicule, je le vois bien aujourd’hui, et le plus ridicule des deux, c’était bien moi. Qu’avais-je besoin de faire de la rhétorique alors que je n’avais envie que d’une chose, comme elle : se retrouver pour recommencer à baiser ?

Bien sûr, je n’exclue pas qu’elle soit en train de me mener en bateau, comme le suggère Patrick le gréeur, à qui je ne peux m’empêcher de parler d’elle, même en mal c’est toujours ça. Et puis, je n’ai jamais su tenir ma langue. Mon côté féminin, sans doute. Pour lui, ça ne fait pas de doute.

Conversation au « Bar d’Elle » :

- Et l’Arabe ? Tu l’as virée ? Ça ne m’étonne pas, vu le genre !

- Virée, partie… Ça revient au même.

- Tu la connaissais depuis longtemps ?

- Un mois, en gros.

- Crois-moi, ce genre de nana c’est uniquement l’intérêt qui les pousse. Elles te pompent un peu de fric et quand tu en as marre de te faire plumer elles vont voir ailleurs… T’étais pas amoureux, au moins ?

Amoureux, pas amoureux… Comme disait l’autre : la réponse est oui. Quelle est la question ?

Patrick a peut-être raison : il n’y a que l’intérêt qui la motive. Elle s’est fait payer un retour en Martinique, à cause d’un projet quelconque. Le projet a foiré, c’est ce qui explique sa relance.

Arrivé près de « Marjolaine », je regarde avec satisfaction mon travail de la journée puis grimpe l’échelle.

J’avale une boîte de chili con carne en regardant Monsieur Verdoux. Soyons précis.

Non , à la réflexion elle n’est pas purement une profiteuse. Ses sentiments sont réels, mais chez elle tout est confusion, intérêt et sentiments. C’est une fille qui se débrouille. Elle en tire fierté, certainement. Ce qu’elle appelle son indépendance, c’est de prendre ou laisser ce qui passe à sa portée. Face à plusieurs solutions, elle choisit celle qui est aussitôt réalisable. Elle y consacre alors son énergie, sans spéculer sur une autre option, peut-être plus prometteuse mais plus éloignée… la préférence pour l’immédiat, dénoncée par Hoppe, chantée par la foule des jouisseurs lobotomisés par les marchands de divertissement, qui est la plus grande de nos misères.

En même temps, je me mets à sa place, ce qui est une faute majeure, face à l’ennemi. J’imagine ses efforts pour faire taire son orgueil, et manifester ses sentiments.

Je m’agite dans ma couchette. J’ai hâte d’être au lendemain. Je la vois chez son amie Marie-Belle. La maison comprend trois pièces, et certainement une chambre à l’étage. Un jardinet, derrière, permet de manger en plein air. Le salon comporte un large canapé, une table basse, une télévision à écran géant sur son support, et un petit meuble sur lequel est posé l’ordinateur. Marie-Belle ne montre pas de rancune, j’en suis sûr. La crainte de la solitude la rend indulgente. Néanmoins, Samia consulte son courrier électronique seulement en son absence. C’est évident.

Le goût de la précision n’exclut pas l’imagination.

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