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Triptyque

Double tromperie

Où la sœur de Frédéric le déniaise ; où celui-ci confesse une scène douloureuse ; a-t-il une vocation de géniteur ? où ce nouvel épisode de La Mouche se clos sur une question réthorique, qui ne restera pas sans effet, comme vous le saurez la semaine prochaine.

 

 

- Tu arrives bien. Tu me donnes un prétexte pour finir ma journée. Comment vas-tu, depuis la semaine dernière ? s'enquit Colette.

- J'ai glandé. J'ai fait le touriste. Je suis allé voir notre mère.

Il s'assit devant l'ordinateur de sa sœur.

- Je peux me brancher ?

- Pas de problème.

Il ouvrit hotmail, tapa son mot de passe.

- Et ton bouquin, ça avance ?

- Ça avance, allegro ma non troppo. Encore un mois ou deux de travail, et je pars en vacances.

- Mexique ?

- Oui. J'ai un autre projet de bouquin, toujours au Mexique, mais il n'est pas encore accepté par mon éditeur.

- Il le fera sans doute. Tu as un nom.

- Cela ne suffit pas.

- Ça aide.

Colette en convint. Frédéric fut déçu de ne pas avoir de mail de Samia. Une semaine ! Elle aurait pu au moins le remercier. Colette :

- Tu penses toujours retourner à Toulouse ?

- J'irai mardi. Demain, j'ai rendez-vous avec Isabelle. Je rentrerai le samedi suivant pour voir Mathilde. Au fait sais-tu s'il y a eu des acheteurs, pour le château ?

- Pas encore, mais ça devrait partir assez vite. Un Russe ou un Koweïtien le prendra. Christian n'en demande pas excessivement cher.

- Les voitures ont été assez bien vendues, avec une belle plus-value. Pourtant, c'est fini, la grande période de spéculation sur les voitures anciennes. Même ma vieille monoplace ! Ça m'a fait quelque chose. Maître Poulain est vraiment un as. Il m'a envoyé un mail pour avoir des détails sur ma Brabham. C'est Valentine qui lui a donné mon mail.

- A propos de Valentine...

- Oui, je sais ce que tu vas dire. Elle m'évite. Pourquoi ? Tu as une idée ?

- Non. Et toi ?

Il y eut un moment de silence. Puis Colette :

- Quand tu auras fini de tourner ta cuillère dans une tasse vide, tu me diras si tu veux que je la remplisse avec du thé. Et peut-être que ce breuvage t'aidera à lâcher ce que tu as sur le cœur, hermanito.

 

............................................................

 

Elle lui remplit sa tasse et attendit. Le silence est le meilleur des confesseurs, les journalistes et les prêtres le savent bien. Frédéric laissa errer son regard sur les étagères bien rangées, le canapé-lit recouvert d'une étoffe, les placards coulissants dissimulant la télévision et la garde-robe, le coin cuisine... A travers la porte-fenêtre, il apercevait le minuscule jardin privatif.

- Voilà. Ça commence à la mort de Suzanne, l'année dernière. J'étais venu de Martinique. On était nombreux chez elle. Pour ne pas la fatiguer, on ne restait pas à plusieurs dans sa chambre. Moi, je n'osais pas trop y aller. Mais elle m'a fait demander auprès d'elle...

Il prit du sucre, remua son thé.

- Je la revois. C'était terrible. La maladie, en quatre mois, l'avait ravagée. Tu te souviens ?

- Bien sûr. Tu devais être bouleversé. Vous avez été très proches, Suzanne et toi, pendant quarante ans...

- Oui, avec de longues éclipses. On se voyait régulièrement du temps d'Anna, et bien plus tard, quand je me suis retrouvé seul avec Gaël. Et de nouveau quand Isabelle est partie...

- Sans vouloir te critiquer, tu as été proche de Suzanne quand ça t'arrangeait, hermanito.

Un moment passa, puis Frédéric reprit la parole, d'une voix sourde.

- Alors je me suis retrouvé à côté d'elle. On l'avait installée dans l'autre chambre du bas, à côté de celle de sa mère. Celle-ci n'arrêtait pas de maugréer de façon insupportable en accusant les marchands de tabac d'avoir empoisonné sa fille ; ce qui n'était pas inexact. Mais personne n'avait obligé Suzanne à descendre quarante cigarettes par jour... Bref, j'étais à côté d'elle, sur une chaise, coincé entre les bouteilles d'oxygène d'où sortaient des tuyaux de toutes les couleurs. Il y en avait deux, plus petits, transparents, qui étaient enfoncés dans ses narines. J'ai eu l'idée stupide qu'elle était comme une extra-terrestre, immergée dans un monde qui n'était pas le sien. C'était d'ailleurs un peu le cas. Elle n'appartenait déjà plus à ce monde. Elle n'aurait pas pu y survivre sans cet appareillage... Là, j'ai eu une pensée idiote. Je n'ose pas le dire... J'ai pensé à une chanson de Brassens : ce mal qui ne pardonne pas, qui se rit d'Esculape et le laisse baba. C'est fou, les associations d'idées.

De nouveau, Frédéric se tut. Colette ne dit rien. Elle savait tout, hormis les détails.

- Je me suis penché vers elle. Elle a senti ma présence. Elle a ouvert les yeux. Elle a tourné la molette d'un appareil posé sur sa poitrine, permettant de régler le débit de quelque chose, je suppose contre la douleur. Alors elle m'a dit une phrase qu'elle avait sans doute répétée dans sa tête, car elle l'a dite très distinctement. Elle m'a dit : « Il faut que je t'avoue quelque chose, avant de partir. » J'ai vu qu'elle tâtonnait sur la couverture, et j'ai approché ma main. Elle l'a prise. Elle avait la peau toute fine, toute sèche. Elle a continué : « Il y a longtemps... Tu te souviens ce qui s'est passé entre nous, autrefois. Je t'ai menti. » J'ai pensé à une confidence sentimentale. J'ai pensé à tout, sauf à ce qu'elle m'a dit ensuite : « Tu sais, à cette époque... De toute ma vie d'ailleurs... je ne prenais pas la pilule. »

- Elle a dit ça ?

- Oui, elle a dit ça, et sur le coup, cet aveu... un peu... déplacé, en un tel moment, j'ai cru qu'elle avait, quoi, perdu la tête. Elle a refermé les yeux. Les volets étaient fermés. Dehors, il faisait soleil. Les rayons passaient par les interstices, je voyais les grains de poussière qui dansaient.

Frédéric soupira, comme quelqu'un qui dépose une lourde charge.

- J'ai dû lui répondre une idiotie comme « ne t'en fais pas, ce n'est pas grave ». Alors ça a été terrible. Elle s'est presque redressée sur ses oreillers, elle a ouvert les yeux, elle a presque crié... C'est terrible, le cri d'une personne qui n'a plus aucun souffle. Elle m'a dit : « Alors, tu ne comprends pas ! Tu ne comprends jamais rien ! Tu es toujours le même ! Allez, va-t-en ! » Ce va-t-en, je l'ai encore dans les oreilles, termina Frédéric en étouffant un sanglot.

Colette détourna les yeux pour ne pas voir les yeux pleins de larmes de son frère. Puis :

- Pauvre Frédéric. Tu n'es pas bête, mais tu as toujours été un peu lent. Je suppose que tu as compris, ensuite.

- Bien sûr, que j'ai compris. Valentine était ma fille. Les dates correspondaient. Mais toi... Elle t'a fait des confidences.

- Toi aussi. Un jour, tu t'es vanté d'avoir couché avec Suzanne, en me faisant jurer le secret. Passons. Tu étais jeune. Valentine est née en avril soixante et onze, à terme. Cela voulait dire qu'elle avait été conçue en juillet soixante-dix. Au moment de... comment dire.

- De notre unique relation sexuelle. Mais pourquoi m'a-t-elle dit qu'elle n'avait jamais pris la pilule de sa vie. Quelle importance. On n'a couché qu'une fois ensemble, un soir qu'on était un peu bourrés.

- Je vois qu'il faut encore t'éclairer. Pourquoi penses-tu qu'ils n'aient pas eu d'enfant, avec Christian ? C'est parce que Christian ne pouvait pas en avoir, et il le savait.

- Alors il savait qu'il n'était pas le père de Valentine. Qu'elle était la fille d'un autre. Pour lui, ça a dû être terrible.

- Ça ne s'est pas passé comme tu sembles le penser. Tous deux désiraient avoir un enfant. Surtout Suzanne, je dois dire. Ils ont d'abord pensé à en adopter un. L'idée a été vite abandonnée, bien que Christian l'ait défendue un moment. Avoir un garçon d'origine africaine, ou asiatique, cela l'aurait posé, c'est du moins ce que j'ai compris. Mais Suzanne n'imaginait pas avoir un enfant d'origine incertaine. Bref, ils ont pensé à une IAD...

- Une idée ?

- Une IAD. Insémination avec donneur. La banque de sperme, tu en as entendu parler ? Cela existe depuis quarante ans, tu fait très ancien régime, hermanito !

- Une insémination artificielle. Comme Samia !

- Comme Samia ?

- Elle m'a dit un jour qu'elle y avait pensé, avec son amie homosexuelle de l'époque. Mais elles ont abandonné ce projet, et Samia a quitté sa compagne. Ce devait être en... je ne sais pas. Finalement, c'est moi qu'elle a choisi comme géniteur, la pauvre. Sans succès... Mais continue. Donc, Suzanne et Christian ont décidé une IAD. Qu'est-ce que je viens faire là-dedans ?

- Christian était d'accord. Une IAD, c'était moderne, plus moderne qu'une adoption. Suzanne était d'accord aussi, mais seulement verbalement. L'idée de porter l'enfant d'un inconnu la choquait profondément.

- C'est là que j'interviens.

- Enfin, on n'est pas obligé de te mettre tout le temps les points sur les « i ». Juste avant votre partie de galipette, elle est allée dans un centre, prétendument.

- Et Christian a toujours cru que le père de Valentine était celui d'un donneur anonyme.

- Tout à fait.

- J'ai toujours eu l'impression qu'il n'avait pas des sentiments très paternels.

- C'est possible. On parlera de la voix du sang, mais je trouve ça stupide. C'était simplement dans son caractère. Et puis, il était si occupé...

- Encore une fois, pourquoi moi ? Est-ce que j'ai une tête de géniteur, pour que deux femmes aient fait appel à mes spermatozoïdes, assez communs pour que je les lâche à tous vents ?

- Elle te connaissait. Mieux que ça... Je suis sûre qu'elle t'aimait. Elle t'avait toujours aimé. Oh ! tu ne le méritait pas. A cette époque, tu étais une vraie petite brute. Mais tu la faisais rêver, avec ton côté voyou, tes courses...

- Ce ne sont que des suppositions...

- Pas que des suppositions. Pense à son mariage. Christian Pescram lui a fait la cour pendant trois ans, et il a suffit que tu te maries avec Anna pour qu'elle lui accorde sa main. Deux mois après ton mariage, ils étaient devant Monsieur le Maire...

Au bout d'un moment de silence, Colette reprit doucement :

- Tu as cru que tu étais devenu le père de Valentine un peu par hasard. Un accident, en somme. Elle t'a dit qu'elle prenait la pilule pour éviter que tu te retires. L'année dernière, quand elle t'a fait comprendre que tu étais le père de Valentine, tu as cru qu'elle t'avouait simplement le résultat de ta participation involontaire. Ce qu'elle te disait, en fait, c'était son attachement, sa jalousie d'Anna, sa longue tristesse, et aussi une sorte d'héroïsme.

- D'héroïsme ! Là tu vas un peu loin. Ce qu'elle a fait, c'est faire passer avant tout son besoin d'enfant. Elle a trompé son mari, doublement, avec ma complicité... Encore qu'elle m'a pratiquement violé. Elle mis tout le monde dans la merde. Que n'a-t-elle gardé le secret !

- Elle aurait peut-être mieux fait, je suis d'accord. Il faut compter avec la faiblesse, l'approche de la mort. Elle était assez croyante, pas chrétienne pratiquante, mais il y a toujours un vieux fond qui se réveille... Ne pas partir avec un mensonge...

- Bon, admettons. D'ailleurs, quand j'y pense, à ma complicité, elle n'était pas si volontaire que ça. Rappelle-toi ma situation, à l'époque. Avec mes histoires de voitures, j'avais besoin de tous les soutiens possibles, notamment celui de Christian et Suzanne. Je me suis même acoquiné avec un bandit de la banlieue sud. J'aurais repoussé les avances de Suzanne, bon. Comment elle aurait réagi ? Tu sais ce qu'a fait la femme de Putiphar. Il suffisait d'un mot, je me retrouvais tricard !

- Tu parles en alexandrins, maintenant ? Tricard, c'est quoi ?

- Interdit de séjour. Si Suzanne s'était plainte de moi auprès de Christian, je n'aurais plus mis les pieds au château !

Frédéric reposa sa tasse et secoua la tête.

- Comment Valentine peut-elle supporter ça ? Comment ça va se terminer, cette histoire de fou ! Elle a perdu sa mère, elle n'aura jamais eu de vrai père... parce que ce n'est pas à son âge qu'on devient la fifille à son papa !

- Qu'en sais-tu ?

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