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Triptyque

Coup d'épée dans l'eau

Où la mouche y va d'estoc ; ce qu'elle voit, ce qu'elle prévoit ; ce pire qui ne se produit pas ; Frédéric attend, et s'interroge ; un Noir à la Maison Blanche !

 

Françoise l'avait appelé sans arrêt, sans laisser de message, puisqu'il ne les lisait pas, disait-il. Impossible de travailler à sa traduction malgré l'urgence. Elle allait de long en large dans son étroit deux-pièces, appuyait sur la touche adéquate et le numéro se composait automatiquement. Cela sonnait, longtemps. Puis la voix désincarnée sortait du mobile et elle raccrochait, furieuse. Où es-tu, que fais-tu ? comme dans la chanson enfantine, mais le loup restait coi.

Enfin, ce fut lui.

Il y avait un bruit de fond. Des rires, des conversations, une foule. Elle comprit qu'il était dans une rue, mais où ? Mais le bruit fut interrompu. Il avait coupé la communication, découvrant qui était sa correspondante. Elle attendit un peu, puis rappela. Cette fois-ci, il répondit, d'un ton méchant : « Qu'est-ce que tu veux ? » Elle se lança :

- Tu n'es pas seul ?

Non, il n'était pas seul. Et elle se représenta la scène : une terrasse, quelque part, et sans doute cette Samia à côté de lui. Puis, sur un « ciao », il raccrocha.

Il n'éteindrait pas son portable, il ne le faisait jamais. Elle le tenait. Elle allait leur pourrir la vie, aux deux amoureux !

Une voix de femme : pas de doute, c'était elle. Pourtant, elle n'avait pas l'accent arabe. Cette rivale détestée lui dit d'un ton posé qu'elle était la petite amie de Frédéric, qui l'avait chargée de répondre. Ulcérée, Françoise se retint de l'insulter, cette foutu salope, cette putain, cette immigrée de merde... Elle se contint, et dit qu'elle avait quelques informations qui l'intéresseraient sans doute. Si Samia était sa petite amie comme elle l'affirmait, elle aimerait probablement apprendre avec qui Frédéric avait passé la nuit, la semaine précédente.

- On a couché ensemble, à Paris, dans son studio à Montparnasse. Je ne sais pas ce qu'il en est avec vous, mais je peux vous garantir qu'il y a pris beaucoup de plaisir, comme d'habitude. Si je vous dit ça, c'est pour vous rendre service. Je ne sais pas depuis combien de temps vous connaissez Frédéric, mais moi, cela fait dix ans. Il m'invite régulièrement sur son bateau. Je sais qu'actuellement Marjolaine est à Puerto la Cruz, au Venezuela. Vous voulez d'autres détails, ou vous avez compris ? Je devais vous avertir. Entre femmes, il faut savoir s’entraider.

Assez satisfaite de cette dernière trouvaille, Françoise attendit une réponse. Mais il y eut un bruit de conversation, proche mais indistinct. Puis ce fut la voix de Frédéric :

- Qu'est-ce que tu lui as raconté ?

Si après ça, elle ne se sauve pas en courant, c'est qu'elle est vraiment blindée, la petite chérie, pensa Françoise. Elle se divertit en se représentant Samia lançant son verre à la figure de Frédéric puis partant à toute vitesse, s'emmêlant les jambes dans un tchador imaginaire. Puis elle rectifia : si elle ne rompait pas après ce qu'elle venait d'apprendre, cette Samia apparemment si susceptible, c'était qu'elle avait d'autres vues, qui seraient d'entortiller Frédéric pour lui soutirer un maximum de blé... son bateau peut-être ? Elle vit « Marjolaine » offert à cette représentante d'une race sans scrupules, l'horreur, elle qui aimait tant ce bon vieux voilier, sur lequel elle avait passé tant de moments délicieux !

 

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Je n'aurais pas dû, finalement. CE PAUVRE FREDERIC ! Je n'aurais pas du, parce que ça n'a servi à rien. Un coup d'épée dans l'eau...... Je ne l'ai su qu'un mois plus tard. Mon ordi enfin sorti des pattes du spécialiste (220 euros, merci les amerloques !), j'ai vu qu'il y avait des mails sans équivoque sur leur relation. Bizarrement, ces mails accompagnaient d'autres échanges, par téléphone peut-être. Mais il n'y avait AUCUN DOUTE !!!

 

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Elle les voyait ensemble, se promenant en amoureux, la main dans la main, comme elle ne s'était jamais promenée avec Frédéric.

Où ? N'importe où, peut-être à Paris, à deux pas de chez elle. Mais Françoise connaissait la date de retour de Frédéric, au Venezuela, le 27 octobre. L'emmènerait-il avec lui, cette foutue salope ?

Elle apprit que ce n'était pas le cas, mais ce n'était pas pour autant que c'était fini entre eux. Quelques mails, fiévreusement lus et relus, lui firent comprendre qu'ils avaient décidé de vivre ensemble.

Les messages sur internet étaient rares, bizarrement. Ils faisaient allusion à d'autres conversations, par d'autres moyens. Il y avait les échos de fâcheries, de réconciliations, de décisions pour une future vie commune, avec de grotesques mots d'amour, à vomir. Quand elle lut le mail communicant à Samia des numéros de carte bancaire pour qu'elle prenne un billet d'avion pour Grenade, elle triompha. La rusée maghrébine avait enfin obtenu ce qu'elle voulait. Elle viderait le compte bancaire de Frédéric, qui comprendrait enfin. Puis elle hésita : ne fallait-il pas le prévenir. Non. Finalement, il n'aurait que ce qu'il méritait. Comme en transes, elle attendit les messages indignés de Frédéric s'apercevant qu'il avait été grugé, ruiné. Mais rien ne se passa, sinon que le billet était pris. Samia allait le rejoindre à Grenade, l'avant veille de Noël. Les deux langoureux allaient passer le réveillon ensemble au soleil, et elle toute seule dans le Paris tout gris. La mort de la mère de Frédéric, à laquelle il ne semblait pas accorder beaucoup d'importance puisqu'il ne vint pas aux obsèques, lui sembla une punition du ciel.

 

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Grenade, samedi 28 novembre 2008

Toujours en stand-by au lagoon de Saint-Georges. Correspondance avec Samia sur le net. On déborde d’enthousiasme. Est-ce le dieu qui est en nous, ou le cochon qui y sommeille ? L’avenir est peu lisible. Seul, ou à deux ? La seule chose qui est certaine, c’est que je dois me préparer pour des navigations où le soutien technique va devenir mince ou inexistant, quel que soit l’itinéraire. Je fais des listes de pièces de rechange, pour le moteur, l’accastillage, l’entretien. Tout cela coûte cher. La nouvelle cuisinière que je viens d’acheter, c’est presque le prix d’un billet d’avion. Ce billet d’avion que je n’ai pas pris pour aller à l’enterrement de ma mère, qui, elle, a pris hier le chemin du cimetière... Je l’ai vue dans ses derniers moments de lucidité, m’a dit ma sœur aînée.

 

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Comme Frédéric, Françoise voulut faire le compte des ruptures et des réconciliations : fréquentes, mais le nombre exact ? Il y avait trop d'inconnues dans l'équation. Le chiffre était élevé, sans aucun doute. Elle arriva à la certitude qu'une fois de plus, ça ne marcherait pas entre eux. Se berçant d'espoir, elle en eut la confirmation. Une série de mails apprirent à Françoise que Samia avait décidé de rompre, et avec quelle violence ! Quelle grossièreté ! « Quand je met le pied dans la m..., je me nettoie et je continue à marcher. » En même temps, Françoise ressentit comme une connivence avec Samia. Comparer Frédéric à un étron, c'était assez juste, au fond.

 

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Grenade, vendredi 5 décembre 2008

À Saint-Georges depuis un mois, et je passe le plus clair de mon temps sur internet à chatter avec Samia. Elle vient à la fin du mois. Est-ce la bonne, cette fois-ci, après tant de ruptures ? Avec elle, rien n’est jamais sûr. Elle peut remettre en cause en un instant ce qui était tenu pour certain l’instant précédent. Je ne veux pas croire que c’est par calcul. Cela tient à sa personnalité, mais cette personnalité est-elle miscible avec la mienne ? Dans une lettre à Sainte-Beuve, Flaubert, qui s’y connaissait en matière de houris, écrit : « Ni vous ni moi ni personne, aucun ancien ni aucun moderne, ne peut comprendre la femme orientale, par la raison qu’il est impossible de la fréquenter. »

Je rejette l’idée, par principe, que Samia soit une représentante de « la femme orientale ». Et j’espère qu’elle ne me voit pas comme un représentant idéal du « français », même si je ne renie en rien ma nationalité.

J’ai appris que le nouveau président des USA était Barack Obama. Un Noir à la Maison-Blanche ! s’esbaudissent les ravis.

 

Va-t-elle renoncer, après cet échec cuisant ? Qu'inventer, pour « pourrir la vie » des deux langoureux ? La semaine prochaine, la suite des aventures de Françoise, Frédéric et Samia !

 

 

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